Musée Gustave Moreau.

17 Mar, 2026

            / “Ce soir 24 décembre 1862. Je pense à ma mort et au sort de mes pauvres petits travaux et de toutes ces compositions que je prends la peine de réunir. Séparées, elles périssent ; prises ensemble, elles donnent un peu l’idée de ce que j’étais comme artiste et du milieu dans lequel je me plaisais à rêver.” /

           Tels sont les mots de l’artiste lui-même, modestement inscrits au dos d’un de ses croquis. La question de la postérité touche tous les artistes, mais peu d’entre eux décident de s’y frotter aussi fort que Gustave Moreau. En 1862, il n’a encore rien d’un artiste reconnu : sa production va à l’encontre de nombreux canons académiques de l’époque et ne trouve d’admirateurs que parmi les artistes les plus marginaux stylistiquement. Il a pourtant l’intime conviction d’être investi d’un devoir de conservation, et il s’adonne à la mise en place d’un écrin géant pour son œuvre prolifique.
→ Maison en 1895, aménagement et classification en 1896,
→ Délégation en 1897 à Henri Rupp, son ami qui s'affaire à concrétiser le projet de l’artiste.
→ En janvier 1903, le Musée national Gustave Moreau est officiellement inauguré.
→ Premier conservateur en est le jeune peintre Georges Rouault, élève préféré de l’artiste.

           Le projet est intime, il touche principalement la sphère privée de Gustave Moreau, et c’est exactement ce qui transparaît dans la scénographie de ce musée. Il cherche à transcrire une fixation dans le temps, un combat pour le souvenir. Cette intimité se ressent à travers la conservation de la dernière demeure de l’artiste comme lieu du musée et la préservation des meubles originaux, garnis d’objets du quotidien comme des bougeoirs, des vases, des nécessaires de toilette ou des livres exposés tels qu’ils ont été laissés au premier étage.

           Cette fixation n’est pas pour autant une représentation authentique de l’atelier de Gustave Moreau dans sa réalité pratique de son vivant. Tout y est filtré, pensé et réfléchi afin de mettre en lumière un certain goût de l’artiste ainsi qu’exprimer une atmosphère hermétique, mystérieuse. Cela passe par l’accumulation des tableaux et des antiques, l’absence de cartels aux murs et le choix d’une lumière principalement naturelle et tamisée, traduisant une identité occulte et ésotérique.

           Paul Leprieur, dans sa monographie de l’artiste publiée 1889, témoigne bien de cette atmosphère particulière :

            / “L’atelier est son laboratoire et il s’y livre loin du bruit à son travail d’alchimiste toujours inquiet, amoureux de perfection…” /

           Moreau lui-même confirme ce rôle prophétique et marginal de l’artiste, dans le sillage d’Arthur Rimbaud dans sa lettre à Paul Demeny. Il est en effet convaincu que

            / "la divination, l'intuition des choses appartiennent à l'artiste et au poète seuls."/

           La scénographie appuie davantage sur ce caractère fou de l’artiste par l’accumulation, du sol au plafond, des œuvres de l’artiste. Cet accrochage s’inscrit par ailleurs dans la tradition des salons du XIXe siècle, caractérisé par une horror vacui que l’on retrouve donc au Musée Gustave Moreau.

           Le deuxième étage, quant à lui, est plus classique. Il offre de grands espaces de déambulation, des vitrines et des bancs; toujours construits dans une logique d’harmonie avec l’atmosphère initiale. Cette partie du musée est plus conventionnelle, mais cherche tout de même à se démarquer par la facture de ses infrastructures. Ici, on invite à la contemplation romantique sans pour autant briser l’immersion construite aux étages précédents. On n’y retrouve toujours pas de cartels élaborés aux murs, mais des fiches explicatives sont mises à disposition. Ces fiches créent un sentiment de rapprochement avec l'œuvre, car elles mobilisent le toucher. Cela renforce le caractère intime du musée, où le visiteur s’immerge vraiment dans la vie, le goût et la pensée de Gustave Moreau.

           En définitive, le musée Gustave Moreaux offre une plongée dans un univers unique et s’ostracisant progressivement du reste de l’histoire de l’Art. En effet, bien que le vestibule du musée présente les copies exécutées par l’artiste lors de ses voyages en Italie, aucune œuvre extérieure à la production de Gustave Moreau n’est présente. On aurait pu exposer des tableaux ayant inspiré l’artiste, mais il n’en est rien. Il y a une recherche de pureté et d’unité stylistique manifeste et revendiquée, qui donne la priorité à la rencontre avec la production de Moreau. L’originalité, tant dans son sens premier que dans son autre acception, trône au cœur de la pensée scénographique. Ce musée est donc le parangon de l'éclectisme unifié, paradoxe qui colle bien à l’identité hermétique de Gustave Moreau.